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Une voix, des mots, un homme debout

 Les premiers rayons du soleil vous chatouillent sur la plage, nest-ce pas ? Vous vous sentez lesprit lger, vous savourez cette batitude dans laquelle vous plonge la chaleur ambiante. Les paroles lgres de Jacques Prvert, toujours si innocentes en apparence, toujours pleines dune grce enfantine, pourraient vous accompagner. Et vous bercer.

Et pourtant Ses pomes ne se limitent pas ceux que nous nonnions lcole primaire. Vous vous en souvenez ? Loiseau quon libre de sa cage, les vers qui parlent dcoliers rveurs ou cancres.

Ils taient jolis, inoffensifs, ceux-l. Mais ouvrez le recueil Paroles o ils se trouvent, et vous verrez quils voisinent avec le sang, linceste, la mort, la guerre. Tout cela parce que lenfance, un jour, se brise

  Le petit homme qui chantait sans cesse

le petit homme qui chantait dans ma tte

le petit homme de la jeunesse

a cass son lacet de soulier

et toutes les baraques de la fte

tout dun coup se sont croules[1] 

 Revenons-en nos moutons, ceux qui occupent habituellement cette chronique les mots, je veux dire. Et, pour commencer, celui qui fonde tous les autres, le titre mme du recueil Paroles. Pas si tonnant puisquil sagit de mots Mais symbolique tout de mme si lon en regarde ltymologie : la parole, cest le mot driv du latin parabola. Eh oui, celui qui donne aussi parabole Une courte histoire morale, avec une leon difiante : on pense  Chez la fleuriste . Une pice roule terre, un homme est victime dune crise cardiaque, et la fleuriste qui hsite : la bourse ou la vie ? A qui porter secours ?

Cest le Christ qui faisait usage des paraboles ; la parole aurait donc quelque chose de divin Tout comme le verbe, dailleurs, puisque le verbum latin, dans son deuxime sens, signifie  parole ou volont divine . Prvert se fait donc prophte (lac certes !!) en son temps. Un prophte qui dit  Notre pre qui tes aux cieux, restez-y[2]  et qui utilise sa propre parole, image comme les paraboles, pour saisir la cruaut de lhumanit.

Ainsi, il peut sexprimer, cest--dire, au sens initial latin, ex-primere, faire sortir de lui-mme cette vrit. Le prophte, cest celui qui  parle devant  ou qui  parle avant  en grec (pro\ fhmi/). Et pourquoi parler ainsi, et dire dans ces images, ces chansons parfois, ce qui le saisit de lintrieur ? Rappelons-nous le contexte, la guerre, lengagement : les mots sont pour lui la voie (voix) qui lui permettra de rester debout et de tenir.

 

Le soleil gt sur le sol

Litre de vin rouge bris

Une maison comme un ivrogne

Sur le pav sest croule

Et sous son porche encore debout

Une jeune fille est allonge

Un homme genoux prs delle

Est en train de lachever

Dans la plaie o remue le fer

Le cur ne cesse de saigner

Et lhomme pousse un cri de guerre[3] 

 

Cest ainsi que Jacques Prvert, loin des pomes de lenfance et de linnocence, entreprend de rsister. Et quest-ce que rsister, daprs lorigine mme du mot ? Re-sistere, en latin, cest  se tenir en faisant face , tre debout, ni plus ni moins, sans peur, face lhomme qui lui se lve pour pousser  un cri de guerre . Grce cet engagement, tenu et maintenu, le pote sinscrit dans lhistoire (inscribere, crire dans), il y imprime sa trace, y crit sa dtermination.

Comment mieux comprendre alors, en particulier, tous les jeux de rythmes et de rptitions qui ponctuent ses pomes ? La rptition en son sens premier (re-petitio) cest dabord une rclamation, une nouvelle demande, comme celle de Prvert qui veut la fin de la guerre. Pour montrer les dchirements quelle engendre, il crit des chansons, avec des refrains : le refrain, cest ce qui casse le mouvement, le rythme (et le rythme en grec, r(uqmo/j, cest lharmonie) puisque le terme mme est construit sur le verbe latin refrangere, briser. Quant la rptition, elle est aussi chez Prvert la figure privilgie de lobsession, du retour inluctable des choses : tymologiquement, elle exprime dans les mots le blocus subi (obsessio : action dassiger). 

 Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-l

Et tu marchais souriante

Epanouie ravie ruisselante

Sous la pluie

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest

                 ()

Oh Barbara quelle connerie la guerre

Ques-tu devenue maintenant[4] 

 

Dans le recueil La pluie et le beau temps, la rptition est aussi la prise de possession de lhomme par la machine ( Un homme crit la main une lettre damour et la machine rpond lhomme et la main et la place de la destinataire / Elle est tellement perfectionne la machine[5] ).

Il ne faudrait pas oublier, pour terminer, le jeu et toute la place quil tient dans les paroles de Jacques Prvert. Les mots samusent dans ses pages, ils spanouissent en libert, et retrouvent leur nature primitive de sons. Le son se dit en effet muttum en latin, mot qui vient lui-mme du verbe muttire,  produire le son mu (prononcez mouh !), grommeler . Et toutes ces sonorits joyeuses continuent de ravir nos oreilles denfants, pour notre plus grand plaisir.  Je te salue / oiseau marrant / oiseau rieur / et je mallume / en ton honneur / et je me consume / en chair et en os / et en feu dartifice / sur le perron de la mairie / de la place Saint-Sulpice / Paris / o tu passais trs vite / lorsque jtais enfant / riant dans les feuilles du vent[6] 


[1]  Le miroir bris , Paroles.
[2]  Pater noster , Paroles.
[3]  Lordre nouveau , Paroles.
[4]  Barbara , Paroles.
[5]  Lamour la robote , La pluie et le beau temps.
[6]  Salut loiseau , Paroles.