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Vous qui tes tendu(e) l, sous votre parasol sur la plage
Oui, vous, que je vois avec un livre dans les mains dont je ne distingue ni le titre ni l'auteur, mais qui semble vous transporter vu votre mine rjouieAvez-vous bien conscience de votre chance ? (non, pas celle d'tre en vacances sous le soleil au bord de la merquoique !). L'existence mme des Alchimistes et de leur lutte contre l'illettrisme vous prouve aisment que nombre de gens sont privs de ce plaisir qui est le vtre, en ce moment sur le sable. Lire et crire ne sont d'ailleurs pas qu'un plaisir. Plutt une ncessit, puisque tre priv de ces deux comptences relve d'un vritable handicap personnel, culturel et social.
Le mot mme de lecture, dans sa constitution et travers son histoire, repose sur tout un rseau d'implications en matire de communication et d'changes entre les tres.
Essayons de dfinir l'origine exacte du terme "lecture". Imaginez plutt : deux termes jumeaux peuvent prtendre la paternit de celui-ci, un latin et l'autre grec, qui se font face en miroir et voquent les deux ralits de tout contact avec un texte crit. Le grec, le/gw, est celui qui exprime le verbe "dire", qui renvoie au Logos premier et aussi la Raison de la philosophie hellne.
En somme, cette premire origine suppose du mot "lecture" mettrait l'accent sur le message de l'auteur. On parlerait du ct du locuteur, en linguistique. De l'autre ct, le latin "lego" a dj dans l'Antiquit le sens du verbe "lire". Si on le dpouille encore plus, en le dbarrassant des couches de sens successives dont le temps l'a recouvert, on peut y dcouvrir un sens proche de l'autre verbe "carpere". Il est employ dans le bien connu "carpe diem" de Horace (et oui, qui le savait ?), littralement "cueillir le jour". II s'agit donc, par la lecture, de capter le sens du message donn. Une activit de synthse, de collecte patiente et ordonne.
D'aprs vous, que le origine faut-il choisir alors ? Le terme grec semble plus loign premire vue, mais tout aussi tenable : dans l'Antiquit, la lecture est presque toujours publique, et haute voix, et donc donne comme un message. Le terme latin ? Il est plus proche des ides de dchiffrage et d'apprhension d'un texte.
La rponse m'a longtemps chapp. Elle tait simple, pourtant...
Il fallait creuser encore, et regarder plus haut. Le latin et le grec ont en fait une racine indo-europenne commune, leg-. Dans l'histoire du langage, le mot lecture est donc double et englobe lui seul, tymologiquement parlant, l'activit de l'auteur et celle du lecteur. Dans le plaisir de la lecture, qu'on croyait solitaire, deux personnes se rencontrent toujours. L'une parle, l'autre coute : c'est l'essence mme d'un dialogue. Le lecteur, d'ailleurs, aurait aussi, par ses ractions, son vcu et son imaginaire, des choses rpondre l'auteur, et son propre message apporter. Ainsi le dit Charles Maurras : "la lecture, c'est comme une auberge espagnole, on y trouve ce qu'on y apporte.
En un seul mot, voil une singulire richesseA y regarder de plus prs, ce terme qu'on croyait si simple au dpart recouvre donc des ralits humaines plus larges. Au cur de ce monde d'changes, il y a un panouissement personnel, un apprentissage, des dcouvertes mais aussi le contact humain et l'ouverture sur un partage. Il suffit pour s'en convaincre et l'illustrer de revenir une minute encore dans l'Antiquit, pour observer la lecture lorsqu'elle nat dans le bassin mditerranen. Le cas de Rome, par exemple, est clairant. Pour quelques rares privilgis, riches ayant accs la culture ou esclaves spcialiss, la lecture tait un peu ce quelle est aujourdhui : la relation intime entre un auteur et ses destinataires par le biais du texte, apprhend par un individu dans la solitude. Mais, dans la plupart des cas, les lectures taient faites dans de riches maisons, ou en plein forum, et dpassaient ce cadre tant avant tout publiques, on la dit. Cest ainsi que les auteurs littraires faisaient connatre leurs oeuvres, posie, thtre, romans lus par fragments. En coutant les rcits des origines de Rome lus par les historiens (qui na pas entendu parler de Romulus et Rmus ?), les Romains pouvaient mme dvelopper et fortifier un sentiment national puissant, qui les poussera conqurir tout le monde connu de lpoque.
On mesure, ce type de phnomnes, l'importance du lien social gnr par l'crit. Il s'agit de contact entre les tres, d'union. Il serait long, trop long de dtailler les sicles d'volution du rle social de la lecture. Mais regarder quel point elle est indispensable, et quel point elle manque ceux qui en sont privs, on prend conscience de la ncessit de se battre toujours pour ce qu'elle se gnralise.
Alors vous qui lzardez, nonchalamment, au soleilsavez-vous que le roman que vous lisez est une porte ouverte sur l'humanit, et que dans la lecture vous possdez un trsor ?
De grce, partagez-le