Les Mots
Muets
Droutante
Marguerite Duras Elle a mrit de faire partie de cette gnration
quon appela les Nouveaux Romanciers. Bousculant les rgles classiques
du genre, elle nous a laiss des textes qui portent cette marque dune
recherche caractristique dans le sens dune puration, dune
minimisation, pourrait-on dire, des conditions du roman.
Chez
elle, point de romancier, et cest l que tout commence. Ouvrez Moderato
Cantabile : nulle part vous ne trouverez la trace, mme la plus mince,
de sa prsence. Vous ne trouverez pas non plus les tenants et aboutissants
dune intrigue, ni mme lpaisseur psychologique des personnages
laquelle nous ont habitus les Maupassant, Flaubert ou Balzac. En revanche,
vous aurez des faits, rien que des faits, nus, bruts. Le dbut du roman, seul,
permet den juger :
-
Veux-tu lire ce quil y a dcrit au-dessus de ta partition ? demanda
la dame.
-
Moderato cantabile, dit lenfant.
La
dame ponctua cette rponse dun coup de crayon sur le clavier. Lenfant
resta immobile, la tte tourne vers sa partition.
-
Et quest-ce que a veut dire,
moderato cantabile ?
-
Je ne sais pas.
Une
femme, assise trois mtres de l, soupira.
-
Tu es sr de ne pas savoir ce que a
veut dire, moderato cantabile ? reprit la dame.
Lenfant
ne rpondit pas. La dame poussa un cri dimpuissance touff, tout en
frappant de nouveau le clavier avec son crayon. Pas un cil de lenfant ne
bougea. La dame se retourna.
Cette dame qui se retourne, vers vous peut-tre, qui est-elle ? Et cet
enfant, cette autre femme, comment sappellent-ils ? O sont-ils ?
Quand tout cela se passe-t-il ? et mme lauteur ne sait (peut-tre ?)
rien ! (En tout cas pour le moment.)
Quoi quil advienne dans les vnements noncs, vous tes et resterez
extrieur cest--dire, comme le mot latin exterior lindique lui
aussi car il est pass presque tel quel dans la langue franaise que
vous serez en dehors de ce qui se passe, et de lintriorit des
personnages. Marguerite Duras choisit donc dlibrment dadopter une criture
qui, plus que dinvention (de invenire, trouver, dcouvrir,
puis inventer) est dabord et dfinitivement dobservation, cest--dire
quelle sert les faits (ob servare), quelle se conforme eux.
Le prfixe ob-, dans ce contexte, rsume dune certaine faon toute
son attitude, toute sa position dauteur : elle place devant (cest le
sens de ob-) nos yeux un simulacre dexistence, mais elle semble elle
aussi extrieure (malgr son statut dauteur, de cratrice) ce contenu
et reste ob-jective. Elle est place devant un objet quelle livre tel
quel, sans commentaire, sans artifice, dpourvu de tout mot superflu ;
lobjet, cest ce qui est ob-jectum, plac-devant.
Lcrivain se rvle de la sorte muet (mutus), cest--dire priv
de la parole. Or, la parole, cest tymologiquement la parabola :
la fois la parole inspire, caractre divin, mais aussi ce qui permet de
signifier dune manire gnrale, de faire comprendre par un signe (signum
facere). Marguerite Duras, en renonant ce pouvoir de la parole et en se
taisant devant les faits quelle transcrit tout en semblant les observer avec
nous sans les crer, abdique le droit de tout auteur dtre Dieu en son uvre,
dorchestrer les significations dont elle est porteuse.
Elle regarde avec nous : il y a nos yeux, et il y a son regard dauteur-tmoin
une sorte de troisime il plac devant la scne, qui enregistre sans
juger, et qui agit comme une camra ou un appareil photographique. La ralit
(cest--dire lensemble des choses, res) simprime sur sa rtine
ainsi que la lumire (photos) sinscrit (graphein) sur le ngatif. Nous nous
trouvons face un reflet, une image, rien de plus.
Quoi de plus frustrant, alors que la plupart des romans
sont crits par des auteurs qui mettent en scne un narrateur (celui qui
raconte, narrare) omniscient, qui sait tout (omnia, tout scire,
savoir) ? Auparavant, pas un tat dme naurait su nous chapper,
pas la moindre petite pense, pas la plus petite motivation. Que peut apporter
de plus cette nouvelle faon dcrire, et qua-t-elle nous dire
(paradoxalement !!) de plus ? Libre chacun den juger, dtre
horripil de ne rien savoir, ou ravi et rveur de pouvoir inventer, et
davoir le droit de supplanter lauteur-Dieu en son domaine. Lexprience,
quoi quil en soit, ne peut laisser indiffrent le lecteur attentif.
