GLOIRE NOS MRES
Soudain, le destin frappait ces milliers de mamans de
Saint-Louis qui puisaient dans le travail et l'ducation leur grandeur et leur noblesse de cur et d'esprit. Sur le chemin solitaire du malheur originel, Marmal, Ceem et Tiaca N.Diaye o affleurent bon nombre d'angoisses, des monticules de terre dvotement entretenus, devant lesquels nous venions nous accroupir pour clore nos prires, tissaient la projection de la mort.Aussi loin que je puisse entendre le silence, plus redondant que nulle part ailleurs, mon intuition inachev entrevoie avec tant de ressassement, dans ce lieu vide au sol sablonneux, un hymne de joie douce aux chevronnes de l'altruisme.
Vous tes restes mortes vivantes dans nos mmoires.
Adieu Yaay Booye, Soxena Diop, Farilob N.Doye, Djimbi Sow ; Soukeyna Konar, Awa Gueye N.Gouly, Siraba Kot, Noumou Tn, Coumba Fall Loni, Absa Diop, Fatou Kane Arand, N.Dat Thiam, Aminata Kalfa, Fary Sylla, Fatou Seck M.Bengue, Awa Diop Birakane, Alima Thiam, Yoni Mare, Awa Sy.
N.DAR GEEJ 1
Un vieux village de pcheurs, en bordure de mer au
nord de Sunugal 2, avait subi en 1659 son baptme de premier comptoir colonial franais en Afrique, sous le nom du Roi de France : Saint Louis. Cet den de paltuviers et de mangroves d.une population noire la peau d.bne, suspendu aux humeurs de la mer et du fleuve, flottait comme une boue lgre au gr des alizs. Le cauchemar de cette population vivant de pche tait Beulbeu 3, cette embouchure o les eaux de la mer et du fleuve s.effleuraient dans un silence induction mystique indescriptible. Cette bande de terre et de sable mouvant mare basse brisait leurs radeaux et leurs embarcations. Des fois, certains pcheurs infortuns, entrans par les courants des houles intermittentes, prissaient. La peur de cette frocit de la fatalit incarne par la protectrice des eaux, Mame Coumba Bang, 4 dcidait les pcheurs sacraliser cet endroit nvralgique en y pratiquant des offrandes, en s.y livrant des pleurs collectifs, des lamentations et des sacrifices pour tenter d.loigner le mal et d.implorer le pardon des gnies.1
Le nom du premier village2
Pirogue : Le nom de pirogue tait donn au Pays. Les colonialistesl.ont francis en l.appelant Sngal
3
L.embouchure du fleuve Sngal.4
Gnie du fleuve. Esprit et protectrice des eaux.N.DAR GEEJ - BOUTVILLE - SAINT-LOUIS DU SNGAL
Saint-Louis de mon enfance tait une ville
l.architecture mdivale o le temps transpirait l.histoire de la passion, du rve de l.astre ascendant et du got de se sentir exister dans les honneurs. Au Sud du Sahara, ce site pittoresque, color et cosmopolite, captivait par son dlicieux climat aliz maritime qui rimait avec le sourire de rgal et le sens de l.accueil chaleureux de ses insulaires. Au Nord du Sngal, en bordure de l.ocan Atlantique, un accident gographique naturel octroyait cette ville, btie sur une le, l.originalit de ses deux mamelles ; l.une la reliait au faubourg de Sor par le majestueux pont Faidherbe, long de 511 m, enjambant le fleuve Sngal qui s.tendait sur 1 700 km et assurait la navigation fluviale et le commerce avec les riverains, l.autre aux quartiers mythiques des pcheurs de Guet N.Dar et de N.Dartoute par le pont Servatuis qui passait par dessus la langue de Barbarie 5 et le petit pont de la Gole qui, aussi, assurait la traverse Nord de la langue de Barbarie. C.est dans l.le qu.taient regroups le palais du gouverneur, l.Administration, l.hpital colonial, les casernes militaires, le Jewvu N.dar6, le Lyce Faidherbe, le collge Blanchot, les cours privs Provost et Mamour N.Diaye, etc. etc.Les quartiers Sindon, Lodo, SanthiouKaw abritaient
les camps et les bureaux militaires, les travaux publics, les grandes maisons de commerce, les Missionnaires de Saint Joseph de Cluny, les maisons balcons, des logements rservs aux toubabs, aux fonctionnaires d.outre-mer, aux multres, aux signares 7 et aux commerants de la place.Au-del du pont Servatuis qui planait sur la langue de
Barbarie s.rigeait une stle aux dimensions imposantes dfiant le temps et les hommes, symbole de rsistance et de bravoure de milliers de tirailleurs sngalais tombs aux premiers rangs sur les champs de bataille de 1914-1918 et de 1939-1945. Face la mer, situe la limite des quartiers de N.Dartoute et de Guet-N.Dar qui flirtaient sans consente- ment avec les risques de ressacs de la mer, la Chaumire, bar classique avec sa pergola, offrait un cadre enchanteur de loisirs, de distractions des snobs. Guet-N.Dar, le plus vieux quartier des pcheurs au teint d.bne verni qui inspira le navigateur Pierre Loti, dans le roman d.un spahi , subissait patiemment l.rosion de l.avance de la mer. C.est dans ce quartier exigu, que des hommes et des femmes de sensibilit diffrente, mais d.une solidarit sans commune mesure, vivaient de pche. Des pts de maisons - baraques ou cases -, aux accs tortueux, troits et sablonneux, la senteur touffante de poissons schs s.embrasaient, la moindre vadrouille d.une tincelle chappe d.un feu de bois allum pour griller des poissons, au moment des priodes de vent d.est. Dans cette zone troitement coince entre les bras du fleuve et la mer, une flope de minarets de mosques implantes et l bnissaient les activits de pche et imploraient les mouvements d.humeur de la mer. L.arrire partie du quartier abritait le cimetire de Ceem8 et de Tiaca N.Diaye9, le grand terrain de scherie de poissons, la Mission d.Amnagement du Sngal (M.A.S.)10 et le Lazaret (ou nom lgu par les colonialistes l.asile d.alins de Lazaret)11. Sur son long littoral, une range de filaos centenaires, blanchis vraisemblablement par les larves de hrons blancs, s.tirait l.horizon. A leurs sommets, s.agglutinaient des oiseaux migrateurs se rassemblant avant le dpart pour de longues dcouvertes vers d.autres continents.A quelques lieues de l, une stle mi-ensevelie, aux
critures presque effaces par l.rosion du temps, rappelait le point de dcollage de l.aropostale, pour la traverse de l.Atlantique Sud par Jean Mermoz, Gimie et Dabry, sur Latcore 28 du Comte de la Vaulx. Sur la plage au sable blanc, une vieille mauresque cherchant avec mticulosit des poux dans les nattes de sa petite fille, jetait de temps autre l..il sur ses chvres, friandes d.pineux, qu.elle emmenait patre. Saer, le gardien du cimetire, le point serr fbrilement sur le pommeau de sa canne, le casque colonial poussireux pos sur la tte, passait de longs moments compter des doigts les sourates rcites sur les monticules de sable pour louer le Seigneur afin que les morts aillent au paradis. Le flux de l.aliz continental dans ses lamentations caressait le visage du silence des lieux. La ferveur des prires accompagnant le corbillard attel semblait arrter le temps ; puis le lourd envol des plicans avec son vacarme dtachait le vieil homme de son recueillement et redonnait vie au silence paisible des mes confisques. A quoi bon de s.mouvoir sur les tombes des amis, des parents ? Devant tant de solitude, tant de vide, la conscience de l.tre donne conscience la mort jusqu. sa mort, tout en gardant le got du got de vivre longtemps encore.LA RUE, L.COLE DE LA VIE
C.est dans le quartier de Balacoss au cadre enchanteur
qu.avait grandi Maawa. Ce vaste univers bruyant de vie et de couleurs, ourl d.arbres sur toute son tendue, ses jardins marachers, ses vergers, son foirail, son jardin d.essai aux espces fruitires exotiques, ses marchandes de cacahutes, de beignets et de fruits assises aux portes des concessions, ses pcheurs de demi-saison et ses bufs domestiques tranant familirement dans les rues faisaient de Balacoss, situ dans le faubourg de Sor, le quartier d.esprances panouies et un paradis luxuriant. Maawa naissait au moment o Samba, son pre, avait 46 ans. Il tait le caat 12 et l.unique garon d.une famille de onze enfants. Son pre, mcanicien la Compagnie des Eaux et Electricit de L.Ouest Africain (Cie E.E.O.A.), effectuait un service de quart de douze heures. Trs souvent, les enfants attendaient plusieurs jours avant de sentir l.affection paternelle. Il apportait, chaque fois qu.il revenait du service, deux miches de pain de mil que rangeait soigneusement dans le garde-manger Amy, l.ane, amie de Papa. Parfois, quand il rentrait la maison le soir tard, les enfants dormaient et, tt le matin avant leur rveil, il reprenait le chemin de l.usine de la centrale lectrique o d.assourdissants moteurs Sulzer excellaient dans leurs partitions pour produire de l.lectricit et fabriquer des barres de glace pour la consommation des populations de Saint-Louis. Cette usine, btie en face de la Langue de Barbarie, au quartier Sindone, portait sur ses hauts flancs des tableaux o l.on lisait : Danger de Mort .Yaay Awa, mre des enfants, faisait office de lingre au
collge des jeunes filles Ameth Fall. Elle tait menue, les lvres lgrement tatoues, signe distinctif de cette belle race toucouleur. Avec dlicatesse, elle occupait pleinement le rle d.un pre souvent accapar qu.il tait par un service contraignant : Seule, au milieu de sa progniture, elle tait la gnratrice de l.ambiance sereine familiale. D.une galit d.humeur de tous les instants ; elle parvenait lever les enfants grce une ducation de base sans encombre. Maawa, faisant toujours le pitre, tait un enfant gt et choy par une mre l.amour possessif. Cette fibre maternelle maladive avait aid Maawa suivre plutt des sentes ducationnelles diffrentes. La maisonne n.avait gure d.emprise sur le petit Maawa comme l.aurait voulu la tradition. Tant il tait turbulent, tant il souffrait de la vengeance refroidie de ses s.urs la moindre absence des parents.Ses deux parents se compltaient merveille et s.entendaient harmonieusement. Etant de sensibilit politique diffrente, ils ne discutaient jamais de politique la maison de crainte de se contrarier.Malgr la turbulence insidieuse de l.poque coloniale,
les farouches rivalits entre les militants de la S.F.I.O. 13 du dput Lamine Gueye et du B.D.S.14 du dput Lopold Senghor, les habitants de Saint-Louis dj vivaient pleinement la dmocratie.13 Section Franaise de l.Internationale Ouvrire
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Bloc Dmocratique du SngalL.COLE CORANIQUE
A 4 ans et demi, Maawa tait confi tour tour aux
daaras 15 de Serigne Ibrahima Datte Tendjiguene, Serigne Amadou Sall Diop Diawlingue et de Serigne Babacar Thioune Balacoss, pour apprendre le Coran et l.enseignement religieux. Le daara tait l.ombre d.un prau sablonneux recouvert d.un toit de chaume o les talibs16 s.asseyaient croupetons, avec leurs tablettes en bois, devant le marabout. Serigne, le marabout sagement install sur sa peau de prire, inscrivait des versets sur les tablettes. Celui-ci, initiateur l.enseignement religieux, attentif son office divin, pinait les oreilles des talibs la moindre somnolence et frappait avec une queue de cheval ou avec une cravache cordes ceux qui, par inattention pendant la rptition, commettaient des fautes d.locution. Ils psalmodiaient tue-tte les versets coraniques des heures, sans discontinuer, dans une atmosphre de pit. Les matins des mercredi et vendredi, jours de repos, Maawa et les autres talibs, entrans l.humilit, allaient de porte en porte demander l.aumne, avec de petites calebasses ou de petits pots en fer retenus la main par un arceau mtallique. Ils taient pieds nus, le corps enduit de cendre, malpropres, habits maculs d.argile et souvent rapics. Ils s.asseyaient aux entres du pont Faidherbe et aux devantures des mosques. Le Vendredi, assis en demi-cercle aux portes des cimetires musulmans, ils rcitaient haute voix les versets du Coran en jetant avec un air de souffreteux un regard d.invite la charit aux passants.15
Ecole coranique16
Elves