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Dj la rentre, les premires feuilles qui tombent, et la douce mlancolie de l'automne, qui convient si bien la plume et au regard de Colette. C'est avec elle que nous reprenons notre voyage avec les mots, sur les mots, ses cts. Et pour prolonger les escapades estivales, ce sera avec l'un de ses titres que nous le poursuivrons : La Vagabonde. Joli mot, miroitant d'infinies errances
Sa naissance sur le radical latin vagare est transparente et se devine aisment. Il a d'ailleurs engendr, plus proche encore, un "vaguer" franais un peu dmod, au sens voisin lui aussi du verbe errer. Ds ses emplois latins, vagare porte en lui tous les sens que vagabonder peut revtir aujourd'hui : un sens matriel, physique, de "errer a et l, sans point fixe" mais aussi un sens plus figur, "tre inconstant" (dans le domaine amoureux entre autres). Voil un mot dj riche dans l'Antiquit, porteur de multiples possibilits d'emploi, qui a conserv tous ses sens possibles
mais en modifiant quelque peu son apparence.
Dans le roman de Colette, la Vagabonde en question, Rene Nr, est une vague (!) artiste de music-hall, un peu dfrachie, et qui donne dans la pantomime. Son pass est une suite de rats : mariage rat, carrire littraire rate, amitis ratesPour la majorit de l'action de l'uvre, elle ne voyage pas beaucoup, pourtant : c'est d'un autre vagabondage qu'il s'agit, mental celui-l.
Au fil d'un quotidien rythm par les rptitions, les spectacles, et les hommages masculins d'un admirateur mystrieux - surnomm Grand-Serin - cette femme qui se cherche un prsent et un avenir, peut-tre, donne l'impression confuse d'un murmure continu, d'un interminable ressassement. Peut-tre ne vagabonde-t-elle qu'en elle-mme, et encore dans un pass toujours identique lui-mme. Est-elle vagabonde, aussi, parce que rien ne la retient vraiment nulle part ? Ou parce que la socit bien-pensante a rsolu d'appliquer pjorativement ce terme (au sens de misreux errant) tous les artistes relgus, en mal d'un reconnaissance... "L'avenir, pour moi, ici ou l Mon got tardif, -acquis, un peu artificiel,- des dplacements et du voyage fait bon mnage avec un fatalisme foncier et paisible de petite bourgeoise. Bohme dsormais, oui, () mais bohme ordonne (). Vagabonde, soit, mais qui se rsigne tourner en rond, sur place"
Un adjectif, qui qualifie Rene, revient deux reprises dans l'uvre, et en donne le ton gnral : il s'agit du terme "grave". Se souciant peu des poques ou des modes, il est arriv en droite ligne de l'Antiquit sans prendre une ride : il n'est autre que le lointain rejeton d'un gravis latin. Ceux qui l'ont employ, en revanche, ont un peu modifi son sens d'origine. Il a subi, en somme, l'volution inverse de celle de "vagabonder", qui avait perdu sa forme mais gard la multiplicit de ses emplois.
Chez les Latins, le mot gravis a le sens propre de "lourd, pesant". Ce sens perdure d'ailleurs pendant longtemps et on l'utilise encore, sans le savoir vraiment, lorsqu'on parle de la gravit terrestre : c'est bien de pesanteur qu'il s'agit, et de l'attraction des corps. L'antonyme latin de gravis, levis (qui signifie "lger", rien voir avec une marque de vtements bien connue) s'est d'ailleurs fondu dans le verbe " lviter", qui s'oppose lui aussi franchement l'ide de poids et d'attractionAu fil du temps, le vocable est devenu plus abstrait, et la gravit a davantage correspondu un tat mental, psychologique.
Comment comprendre ce glissement ? C'est une question intressante pour une tude tymologique des mots. La rponse se trouve chez Cicron, qui avait constat que ses contemporains avaient une prdilection marque pour les choses concrtes. Il n'y avait pas plus pragmatique qu'un Latin dans l'Antiquit, que ce soit dans les domaines de l'histoire, de la politique, des sciences
Le Grec, le rival de toujours, dveloppe davantage son intelligence abstraite. Voil ce que dit Cicron sur le point particulier des sciences, justement : "les Grecs tenaient en trs grand honneur la gomtrie ; c'est pourquoi rien n'a brill chez eux d'un plus vif clat que les mathmatiques, tandis que nous, nous n'avons pouss cette science au del de ce qu'exige la pratique de l'arpentage et du calcul1". Autrement dit, le Latin savait compter pour dlimiter ses terres, faire du commerce, dfinir un temps de parole au forum, mais la thorie ne l'intressait pas pour elle-mme. Pour notre mot "gravit", on peut souponner que ce sont des esprits et des nations plus abstraits qui lui ont donn son emploi figur, et c'est ainsi qu'il existe prsent dans la littrature.
C'est, en tout cas, l'impression trs nette que me laisse ce roman peu connu, La Vagabonde : ampleur du style, gravit du ton, du personnage dans sa faon d'tre et d'agir. Il n'en reste pas moins qu'on la suit, fidlement, jusqu'au bout, en se posant les mmes questions, en repassant les mmes mauvais souvenirsL'errance, mme grave, un rien triste parfois, reste souriante et attachante.