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Halloween fait ressortir un ballet de sorcires et squelettes en tout genre, des citrouilles se creusent pour briller d'une lumire tremblante et inquitante, et la nuit reprend doucement ses droits au fil des jours. Nouvelle lune, nouveau cycle, nouvelles ombres qui s'tendent sur nos soires d'automne. C'tait bien le moment rv pour replonger le nez dans Stephen King, et frissonner avec dlices d'y voir titilles nos peurs les plus sombres - les plus primaires, aussi.
Encore un magicien des mots, dont la magie est noire, et l'alchimie obscure
Les mots mmes dsignant les motions que sa lecture veille en nous sont porteurs de ralits profondes, et mme violentes, touchant aux mcanismes et aux causes de la peur. La peur : mot le plus simple, le plus brut pour qualifier ces pages tranges, si lmentaire qu'il s'est calqu sur son cousin latin pavere et n'a pas chang, mis part les obligatoires modifications phontiques.
Tous ses synonymes, en revanche, sont infiniment riches de significations et de nuances pour reflter tous les aspects de ce sentiment tantt insidieux, tantt violent. Il est vraiment frappant de s'apercevoir qu'une immense partie d'entre eux renvoie directement des sensations physiques bien prcises : le terme "horreur" descend en droite ligne d'un horror latin, driv d'un verbe horreo qui signifie "je me hrisse" ! Au sens littral, vous tes donc en proie l'horreur lorsque, selon l'expression consacre, tous vos poils se hrissent. L'image est saisissante, de mme que pour un mot comme "angoisse", qui dsigne directement en latin (angustia) un resserrement physique, une oppression. Toutes les manifestations de l'angoisse sont contenues dans sa racine tymologique avec leurs consquences : l'oppression de la respiration, les sueurs froides, le resserrement de l'estomac. La "crainte", elle, vient du latin tremere, trembler : on ne peut faire plus raliste. Le "t" initial s'est mystrieusement crois avec un terme galique et transform en "c". Et la "rpulsion" renvoie au dgot, la rpugnance : elle est ne de la repulsio latine, l'action de repousser une violence.
Petit exercice pratique : essayer de classer cet extrait de Stephen King en lui accolant le sentiment exact ressenti, d'aprs les manifestations physiques qu'il aura provoques chez vous Pour situer la scne, tire du Flau : elle se droule dans une station service, et une voiture vient de s'chouer, en zigzaguant, sur la pompe.
"Hap ouvrit la portire
de gauche et l'homme qui se trouvait au volant s'effondra comme un sac de linge
sale. "Nom de Dieu !" cria Norm Bruett. Il avait presque hurl. Il se
retourna, prit son gros bide deux mains et vomit. Pas cause de l'homme qui
tait tomb par terre, mais de l'odeur qui sortait de la voiture, une puanteur
de sang, d'excrments, de vomi et de pourriture. Une riche odeur de mort."
Bon, hors contexte, c'est moins violent. Je vous en donne donc encore quelques lignes, pour mieux vous en imprgnerL, il s'agit de la femme du ct passager et de son enfant de trois ans.
"Tous les deux morts. Le
cou gonfl comme une chambre air, violac comme un gros bleu. () Leurs
yeux gonfls regardaient dans le vide. La femme tenait la main de l'enfant.
Sous leur nez, il y avait une paisse coule de morve sche. Des mouches
bourdonnaient autour d'eux, se posaient sur la morve, trottinaient dans leurs
bouches bantes. () Pendus au rtroviseur, des chaussons de bb se balanaient
lentement."
Personnellement, j'ai opt pour un mlange d'horreur et de rpulsion. Le mot "pouvante", qu'on attribue la littrature de Stephen King, convenait bien aussi car il implique une ide de fuite (puise dans son anctre latin expavere, dans lequel le prfixe ex- voque un mouvement de recul) - et ce soir-l, j'ai immdiatement referm le livre. Voil comment des mots si simples et si usuels en apparence peuvent contenir une signification bien plus prcise et plus riche qu'on ne l'imagine. Et aussi comment la connaissance de celle-ci nous donne les moyens d'en faire un usage un peu plus exact
Tous ces termes renvoyaient aux effets de la peur. J'en ai ensuite relev deux qui, eux, dsignaient la cause de ce sentiment ; la "frayeur", qui drive du latin fragor, "fracas, vacarme, bruit clatant", et la "panique" dont l'tymologie est plus subtile : "relatif au dieu Pan". Quelques mots d'explication mythologique rapide, sans ruditionLes Grecs croyaient que ce dieu de la nature tait l'origine des bruits qui couraient dans les montagnes et les valles. L'expression "terreur panique" dsignait donc cette peur bien dlimite.
Ainsi, de Rome aux montagnes hellnes, les frissons de la peur habitaient presque physiquement les mots eux-mmes, qu'on se hrisse, tremble ou s'trangle. Le nombre et la diversit des termes sont rests, la sensation presque perceptible qu'ils portaient en eux a t un peu amoindrie. Dommage !